CP à 12 : pour atteindre 100 % de réussite, Blanquer va s’attaquer aux méthodes des profs

Le journal de TF1 un mercredi à 13h n’est pas a priori le média le plus efficace quand on souhaite toucher la communauté éducative, qu’il s’agisse des professeurs ou des parents d’élèves. Il fallait peut-être y voir un signe. Pour faire un premier bilan chiffré des CP dédoublés en éducation prioritaire – cette grande mesure sociale du gouvernement – Jean-Michel Blanquer a fait le choix singulier du plateau de Jean-Pierre Pernaut. De cette interview, on ne retiendra pas grand-chose. Si ce n’est que le résultat de la première année de mise en œuvre de la mesure « est très bon », que « les 60.000 élèves concernés ont fait des progrès importants » et que 98 % des enseignants impliqués ont désormais l’impression de « mieux saisir les besoins de leurs élèves ». Point à la ligne, l’anchorman de la première chaîne n’ayant pas songé à demander plus de précisions chiffrées au ministre de l’Education nationale.

Pour obtenir une information un peu plus complète, il fallait se rendre rue de Grenelle. A midi pile, le directeur du cabinet du ministre, Christophe Kerrero, accompagné de Jean-Marc Huart, le directeur de l’administration et de Fabienne Rosenwald, la patronne de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) tenait un « brief informel » à destination de la presse accréditée sur l’évaluation du dispositif. Cette évaluation, précisons-le, s’est appuyée sur une batterie de tests administrés en début et fin d’année. Pas les tests nationaux en cours de passation dans les classes, mais des tests spécifiques mis en place par la Depp pour s’assurer des effets d’une mesure maousse qui siphonne une bonne partie des marges de manœuvre – financières et RH – de l’Education nationale.

Pourquoi tant de discrétion de la part d’un ministère habitué à mettre en scène ses projets et ses réussites ? Peut-être parce que les résultats de cette première année sont « significatifs et encourageants », pour reprendre les éléments de langage ministériels, mais « dans une fourchette basse » par rapport à ce que laissait espérer la littérature scientifique sur le sujet. Et surtout loin, très loin, du « 100 % de réussite en CP » érigé en slogan par Jean-Michel Blanquer.

Un dispositif encore jeune

En langage statistique, le principal enseignement à tirer de cette évaluation consiste en un écart-type positif de 8 % en français et de 13 % en maths. C’est à la fois beaucoup si l’on prend les chiffres en absolu – 3.000 enfants de moins « lâchés » en maths à l’issue de leur CP, 2.000 en français. Et assez peu si on les prend en relatif. Concrètement, malgré le dédoublement, 37,6 % des enfants concernés étaient encore en très grande difficulté en français à la fin de l’année 2017-2018 et 35 % en mathématiques, contre 40 % pour le groupe témoin composé de classes au profil sociologique similaire n’ayant pas bénéficié de la mesure.

Cette persistance de la grande difficulté scolaire tranche avec les discours enthousiastes qui, depuis un an et demi, accompagnent le déploiement de la mesure. Mais les cadres du ministère se voulaient néanmoins optimistes, soulignant notamment que le dispositif était à la fois très jeune et massif. Contrairement aux expérimentations citées fréquemment dans la littérature (notamment le programme américain Star mis en place dans les années 1980), les CP à 12 ne s’appliquent pas à un panel réduit de classes, dont les profs étaient de surcroît volontaires, mais à l’ensemble des CP de l’éducation prioritaire (2.200 classes de REP + en 2017, auxquelles se sont ajoutées 3.200 classes de REP cette année) avec la part d’aléas que cela comporte.

Une analyse corroborée par le chercheur Julien Grenet, l’une des cautions scientifiques de l’évaluation :

« En termes de résultat, ça n’est pas monstrueux, on est en deçà des 20 %-30 % d’écart-type qu’on pouvait escompter. Mais il faut prendre en compte l’ampleur du dispositif et attendre deux ou trois ans, que la réforme se consolide. D’autant que les études internationales montrent des effets importants à long terme sur la poursuite d’études et même sur les gains salariaux. »

La solution b.a.-ba

Le ministère met par ailleurs en avant un autre élément pour expliquer ces résultats mitigés : l’« écart modeste » constaté en termes de pratiques pédagogiques entre les CP dédoublés et les CP à 24 élèves du groupe témoin. Un mal pour un bien si l’on en croit la rue de Grenelle. Un mal, parce que cela signifie que les enseignants ne se sont pas autant remis en cause professionnellement qu’une étude du SNUipp – le syndicat majoritaire des instits – ne le laissait présager (93 % des enseignants déclaraient avoir modifié leurs pratiques).

Un bien, parce que cela laisse une nette marge de progression au système et « indique la direction à suivre ». Dans la droite ligne de leur patron, les cadres du ministère sont en effet persuadés que les principaux maux de notre école ne sont pas liés à la dégradation du contexte social, mais à des pratiques inadaptées du côté des enseignants. Ils indiquent donc que des « transformations pédagogiques plus importantes » devront accompagner le déploiement du dispositif afin de « donner sa pleine efficacité à la mesure de dédoublement ».

La nature des transformations souhaitées est sans surprises. L’inspecteur général Yves Cristofari, patron de la mission 100 % réussite, a plaidé pour une approche « plus structurée », « plus explicite », adoptant une « rigueur quasi scientifique ». Autrement dit, un retour à une méthode d’apprentissage de la lecture strictement syllabique, la marotte de Jean-Michel Blanquer et de son très proche conseiller, le psychologue cognitiviste Stanislas Dehaene.

Neurosciences : comment Blanquer veut entrer dans la tête de vos enfants

Le dossier de presse fait d’ailleurs un point sur trois expérimentations qui, selon le ministère, permettent de démultiplier les résultats du dédoublement : le « plan lecture » de l’académie de Paris, ainsi que le « projet Aile » du linguiste Alain Bentolila et le « projet lecture » de l’association Agir pour l’école (qui ont touché chacun 2.700 élèves en 2017-2018). Ce choix n’est pas neutre. Dans tous les cas, il s’agit de démarches promouvant une approche beaucoup plus intensive du décodage (l’apprentissage technique des correspondances sons-lettres). Sous une forme relativement consensuelle pour le projet parisien, qui insiste aussi sur les « stratégies de compréhension » et le « projet lecture » (comprendre l’intérêt de la lecture), s’inspirant des travaux du chercheur Roland Goigoux, très populaire chez les instits.

Mais sous une forme beaucoup plus radicale dans le cas d’Agir pour l’école. L’association, dont Jean-Michel Blanquer fut longtemps membre du conseil d’administration, est une émanation de l’Institut Montaigne créé par Claude Bébéar (Axa) et fait figure de croque-mitaine dans le monde enseignant. Les syndicats lui reprochent pêle-mêle d’être financée par le CAC 40, de placer les instituteurs sous la tutelle d’intervenants extérieurs et de défendre une vision purement technique de l’apprentissage relevant de l’acharnement, sinon de la « torture pédagogique » (sic).

Maternelles sous surveillance

Même s’ils s’élèvent naturellement contre les procès qui leur sont faits, les responsables d’Agir pour l’école assument la dimension rébarbative de leur méthode (du moins pour les adultes !). De même que le choix de prioriser l’entraînement au décodage, quitte à rogner sur tous les autres enseignements. Les services du ministère ne semblent pas s’en inquiéter. Ils soulignent au contraire l’efficacité du dispositif, citant une enquête « en cours de publication » qui estimeraient son impact à 20 % d’écart-type pour la fluence (la capacité à lire de manière fluide) et 30 % pour la compréhension de textes écrits.

Pour ceux qui en douteraient encore, la bataille de la lecture est donc bel et bien (re) lancée. Dans la même optique, priorisant les apprentissages techniques sur les activités d’éveil, Jean-Marc Huart, le directeur de l’administration, a d’ailleurs annoncé une reprise en main de la pédagogie en maternelle. « Les enfants en sortent trop souvent avec une maîtrise imparfaite de la phonologie [la reconnaissance des sons, NDLR], des stratégies de compréhension, et de l’écriture cursive », soulignait Isabelle Goubier, l’inspectrice en charge du « plan lecture » parisien. Des compétences inscrites au programme, mais enseignées « de manière pas suffisamment structurée », selon elle.

Pourra-t-on convaincre les profs de se remettre en cause ? Un guide prescriptif des bonnes pratiques va être envoyé aux instits de grande section, similaire à celui envoyé en avril dernier à leurs collègues de CP. MadameGoubier croit également beaucoup au couplage entre dédoublement et formation :

« Quand vous expliquiez aux enseignants que, pour travailler la compréhension avec les enfants, il faut les amener à débattre, à échafauder des hypothèses, ils vous rétorquaient bien souvent que c’était impossible. Avec le dédoublement, cet argument ne tient plus. Nous sommes devenus audibles et il y a davantage d’appropriation de nos formations. »

Rendez-vous donc dans deux ans. Pour des résultats encore plus significatifs et signifiants ?

Gurvan Le Guellec

Source: https://www.nouvelobs.com/education/20190124.OBS10444/cp-a-12-pour-atteindre-100-de-reussite-blanquer-va-s-attaquer-aux-methodes-des-profs.html?xtor=RSS-78
Dans l’Hérault, CAMINA vous guide dans votre orientation scolaire, universitaire et professionnelle
CAMINA utilise la méthode MENTAL’O