Les Cathares, « une invention » pour une universitaire montpelliéraine

A propos des Cathares, peut-on parler d’une « idée reçue » pour reprendre le titre d’une exposition récemment présentée à Montpellier que vous avez organisée ?

Une idée reçue est une idée très répandue et communément acceptée, mais très souvent fausse. En ce sens, oui, on peut dire que l’existence des Cathares au Moyen Âge et leur présence dans le Midi sont des idées reçues. On sait en effet aujourd’hui que le mythe des Cathares est né au Moyen Âge même.

La première mention médiévale des Cathares remonte à 1163 : à cette date, le moine Eckbert de Schönau, dans l’actuelle Allemagne, écrit des sermons, où il décrit des hérétiques qu’il aurait côtoyés à Cologne et qu’il appelle « cathares ».

Selon Eckbert, ces hérétiques seraient dualistes (croiraient aux deux principes du Bien et du Mal) et ils auraient leurs propres évêques, prêtres et diacres. Or, fait remarquable, lorsqu’il décrit ces hérétiques, Eckbert copie mot à mot une longue description que saint Augustin avait faite des manichéens dualistes, huit siècles auparavant !

Un plagiat ?

Le nom « cathare » est aussi repris des écrits d’Augustin, dont Eckbert était un grand connaisseur. C’est là une découverte fondamentale, faite en 2006 par Uwe Brunn : les Cathares du Moyen Âge, dualistes et organisés dans une contre-Église, sont une invention médiévale et naissent de ce qu’on appellerait aujourd’hui un plagiat.

L’invention d’Eckbert se diffuse ensuite à Rome, à la chancellerie pontificale, et chez des inquisiteurs en Italie du Nord au XIIIe siècle, mais pas dans le Midi de la France, où les sources ne font pas mention d’hérétiques sous ce nom.

L’idée de l’existence des Cathares dans cette région est née seulement au XIXe siècle. Partout, sur internet et dans des livres, on lit aujourd’hui que des Cathares étaient dans le Midi : il suffit de regarder les documents médiévaux pour constater que cette histoire, telle que nous l’avons reçue, est fausse.

Que manque-t-il pour que la réalité même du catharisme ne soit pas remise en question ?

Pour penser qu’il y a eu des Cathares dans le Midi, il nous faudrait des preuves, autrement dit des textes médiévaux qui attestent leur présence dans la région. Or, aucune des milliers de sources produites dans le Midi au Moyen Âge ne parle de Cathares.

Certains historiens, attachés à ce mythe, continuent de s’appuyer sur les seules quatre ou cinq sources, écrites ailleurs ou par des personnes non méridionales, qui affirment que des Cathares vivaient dans le Midi. Mais en réalité, il y a plusieurs bonnes raisons de ne pas prendre ces quelques sources au pied de la lettre, comme l’ont démontré plusieurs historiens, par exemple Robert I. Moore.

Il ne faut jamais oublier que les Cathares sont une invention d’un moine du Moyen Âge…

Un mythe s’est-il construit autour des massacres perpétrés lors de la croisade contre les Albigeois ? Si oui, quand a-t-il pris forme ?

Non, il n’existe aucun mythe concernant les massacres perpétrés pendant la croisade contre les Albigeois : ils ont réellement existé et personne n’en a jamais douté. Les violences commises pendant la croisade constituent les pages parmi les plus sombres de l’histoire de la région.

Ce sont plutôt les raisons de la croisade contre les Albigeois qui ont fait l’objet d’une nouvelle lecture dans les dernières vingt années. La croisade contre les Albigeois est donc la conséquence d’une longue dynamique politique d’affirmation des royautés, qui rencontre l’ambition théocratique du pape Innocent III : en d’autres termes, c’est une opération essentiellement politique menée sous couvert d’une lutte menée contre l’hérésie.

L’engouement constaté depuis quelques années autour de la question cathare a-t-il dès lors quelque chose à voir avec une forme d’antijacobinisme ?

Depuis sa naissance, le mythe des Cathares dans le Midi est teint d’accents régionalistes. Dans cette vision, les victimes de la croisade contre les Albigeois et de l’inquisition seraient des Cathares : ces derniers deviennent ainsi les martyrs d’un christianisme “pur” contre une Église corrompue et, en même temps, les héros de la résistance régionale contre les barons venus du Nord ou contre la tendance centralisatrice du roi de France.

Donc oui, à mon avis, l’engouement pour les Cathares peut découler, en partie, d’une fierté régionaliste et peut cacher une forme d’antijacobinisme.

Mais remettre en cause le mythe des Cathares ne signifie donc pas nier la lourde défaite du Midi occitan face à la royauté française, ni sous-estimer la richesse de la culture occitane : se défaire des mythes permet d’apprécier plus justement l’histoire de cette région.

Que pensez-vous de l’exploitation, identitaire, commerciale, touristique, depuis un demi-siècle, autour du catharisme ?

Je n’ai aucun jugement à porter sur ces questions. Le travail des historiens consiste à essayer d’interpréter les documents du passé de la manière la plus objective possible, en rectifiant le cas échéant des erreurs commises dans le passé.

Les recherches sur les hérésies médiévales sont d’ailleurs en ce moment très dynamiques et promettent de belles avancées. Mais les historiens connaissent aussi l’importance des mythes, qui fonctionnent parfois comme des ciments pour les sociétés. Celui des Cathares est un mythe identitaire très fort, d’autant plus fort qu’il porte les personnes à s’identifier avec des vaincus de l’histoire, à savoir les victimes de la croisade contre les Albigeois ou les personnes mortes sur les bûchers de l’inquisition.

Certaines personnes se sentent liées à ces victimes et s’identifient à elles : elles jugent alors insupportable l’idée même qu’on revienne enquêter sur cette histoire douloureuse. Je reste convaincue que ces deux discours peuvent, malgré tout, coexister.

Source: https://www.midilibre.fr/2019/01/19/les-cathares-une-invention-pour-une-universitaire-montpellieraine,7962321.php
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