Lycéens à Auberviliers : « Eux, ils sont venus foutre la merde, mais nous, on ne voulait pas »

Dès la sortie du métro, les bris de verre, arrachés aux devantures des fast-food et des magasins, annoncent la couleur : on approche du lycée professionnel Jean-Pierre-Timbaud, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) qui, la semaine dernière, a été le théâtre d’affrontements entre les lycéens et la police.

Ce lundi 10 décembre, le blocus partiel se poursuit, mais dans le calme. Le proviseur adjoint de l’établissement baisse et relève son rideau de fer, pour laisser passer les élèves qui souhaitent tout de même assister aux cours. Les autres, ceux qui « bloquent », discutent tranquillement devant les grilles, massés en petits groupes.
« Avant, on s’organisait sur les réseaux sociaux, mais comme la police y est aussi, on a changé de méthode. On ne peut pas vous dire quoi, mais il y a des trucs de prévu. On arrêtera pas tant que l’on ne se sera pas fait entendre », assure Moussa*, 16 ans. Ce qu’il réclame ? « Que les choses restent comme elles sont. C’est mieux maintenant. On ne veut pas de réforme ».

Le discours des élèves que nous avons croisés devant les grilles de ce lycée technique est globalement assez flou. Ils soutiennent  – « bien sûr ! » – les « gilets jaunes », mais oublient parfois de les évoquer ou n’ont que peu de choses à en dire.

 Sécheurs et bloqueurs

C’est pourtant galvanisés par le vent de contestation qui souffle sur la France ces dernières semaines que des milliers de lycéens manifestent leur mécontentement. Tout aussi déterminés que les « gilets jaunes », eux protestent principalement contre la réforme du bac et la sélection à l’entrée de l’université (Parcoursup). Des revendications qui rappellent celles des mouvements universitaires contre la loi Vidal du printemps dernier, lesquelles n’avaient pas, alors, fédéré grand monde, mais qui pourraient cette fois donner un « mardi noir », promis par l’Union nationale lycéenne (UNL). Le syndicat lycéen appelle en effet à une grande mobilisation ce mardi 11 décembre pour « contrer ce gouvernement aveugle et sourd à toutes nos préoccupations ».

Ces préoccupations, quelles sont-elles au juste ? A Jean-Pierre Timbaud, on refuse « la réforme » et l’on se plaint de la présidence d’Emmanuel Macron, mais sans être souvent capable d’appuyer son ressenti par des exemples concrets.

Une professeur d’éducation physique qui passe à vélo au milieu des élèves lance à l’un d’eux :

« Ça fait un moment que je ne t’ai pas vu ! », « On fait le blocus madame », se justifie t-il. Réponse : « Non, mais ça fait plus d’un mois… »

Les incompressibles sécheurs sont, comme toujours, venus s’agglutiner aux plus sérieux bloqueurs. Coraline, ravie de parler à la presse mais un peu déçue que nous n’ayons pas de caméra, semble jouer sur les deux tableaux. Elle s’apprête à rentrer en cours, mais s’exclame : « Les garçons sont fous. Ils ont brûlé des poubelles, on ne pouvait plus rentrer dans le lycée… Je suis contre toutes ces dégradations. Mais je suis pour le blocus ! Comme ça, on a pas cours ».

« Nous, on ne voulait pas foutre la merde »

Vers 10 heures, le parvis du lycée professionnel se dégage doucement. « On rentre chez nous, c’est fini pour aujourd’hui », nous promet-on. Pourtant, on aperçoit une bonne partie des bloqueurs se diriger vers leurs voisins du lycée Le Corbusier. Après 15 petites minutes de marche, ils retrouvent les élèves de ce lycée général et technologique. Sans trop se mêler à eux.

« Là, on sent qu’il va y avoir un soucis entre les élèves des différents lycées », avertit Linda, 15 ans, pointant du doigt trois grands groupes distincts qui semblent se faire face à une intersection.

Linda est la seule lycéenne que nous ayons croisé vêtue d’un gilet jaune. Et elle ne passe pas inaperçue. En seconde, elle sait déjà qu’elle veut être avocate et déplore de ne pas pouvoir passer en 1er ES l’année prochaine.

« Ici, il y a des têtes. Ce n’est pas parce qu’on vient du 93 que l’on ne peut pas aller à la fac, comme les gens de Paris ! »

C’est elle qui, quand il le faut, prend la parole et brandit le mégaphone devant ses camarades parce qu’elle « a une grosse voix et du coup, on m’écoute ». Si elle se félicite d’avoir été reçue, avec d’autres élèves, par la maire, elle déplore néanmoins les violences qui accompagnent le mouvement.

« Je comprends, il y a de quoi être énervé. Mais là, c’est n’importe quoi. Les élèves casseurs de Timbaud viennent frapper les bloqueurs de Le Corbusier. Eux, ils sont venus foutre la merde, mais nous, on ne voulait pas foutre la merde ».

Un différend familier aux adultes du lycée. Eux soutiennent avec bienveillance leurs élèves, tout en se méfiant de ceux des autres établissements. Et ils sont nombreux. Outre Timbaud et Le Corbusier, trois autres établissements (Wallon, d’Alembert et Berthelot) quadrillent le quartier, chacun à quelques minutes de distance de marche. Ce qui facilite les redoutés rapprochements. Pour éviter agrégations et alliances, les CRS s’interposent d’ailleurs à mi-chemin entre les différents établissements. 

A entendre les proviseurs, le grabuge ne vient pas (principalement) de chez eux, mais des voisins. Bien que, reconnaît l’un d’eux, « ça tourne ». Les poubelles brûlées, voitures carbonisées ou retournées et le blocus partiel ou total changent en effet d’établissement selon les jours de la semaine.

« Au feu ! »

A quelques pas de Le Corbusier, le lycée polyvalent d’Alembert est lui totalement bloqué suite à des départs de feu dans la matinée. Lorsque nous arrivons, le sol détrempé fume encore. Les parents d’élèves du collège Diderot, qui partage ses murs avec le lycée, ont dû récupérer leurs enfants vers 11 heures. Sur le perron, trois professeurs les accueillent. L’une d’eux raconte :

« Vers 8h15, alors que nos élèves étaient déjà entrés, les lycéens-bloqueurs ont mis le feu à des poubelles, sur le passage clouté. Des élèves s’opposaient aux pompiers qui tentaient d’éteindre le départ de feu. »
« La police, intervenue rapidement, a été très violente. Sans faire de distinction entre lycéens, adultes, encadrant et professeurs. Une de mes collègues, qui enseigne l’histoire, s’est pris un morceau de grenade lacrymogène dans le ventre. Les policiers ont ensuite molesté le principal de l’école… »

Un « jeune d’une vingtaine d’années qui passait par là », a tenté de calmer les lycéens. Blessé, il a terminé à l’infirmerie du collège. Des traces de sang sur les marches témoignent encore de son passage. Non-loin de là, devant la cité scolaire du collège et lycée Henri-Wallon – partiellement bloquée ce lundi – gît une carcasse de voiture calcinée.

Une voiture calcinée, devant les classes de la cité scolaire Henri-Wallon, ce lundi 10 décembre. 

Il est midi et, dans le quartier, il ne reste plus que ces quelques traces des manifestations lycéennes. A cette heure-ci, ce sont les plus petits qui ont repris la rue. Des maternelles et des primaires passent en sautillant, en route vers leur déjeuner. Une accalmie de courte durée. A quelques mètres, le lycée général Marcelin-Berthelot est en pleine évacuation d’urgence.

« Une bouteille d’essence a été versée dans les toilettes, donc nous évacuons tous les élèves pour ne prendre aucun risque. Nous avons déjà eu des départs de feu, dans des poubelles, à l’intérieur du lycée, la semaine dernière », explique un professeur de physique-chimie, persuadé que « l’incident » est en rapport avec les blocus lycéens.

Dehors, les élèves qui ne crient pas « Au feu ! » sont un peu perdus : « Bon, il y a cours, ou bien il n’y a pas cours ? Faut savoir ! ».

B.K.

Barbara Krief
Source: http://www.nouvelobs.com/societe/20181210.OBS6890/lyceens-a-auberviliers-eux-ils-sont-venus-foutre-la-merde-mais-nous-on-ne-voulait-pas.html?xtor=RSS-13
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