Filmer son fils de 7 ans : le « dernier recours » d’une mère impuissante face au harcèlement scolaire

« Je veux rejoindre le Bon Dieu pour toujours. Et lui, qu’il arrête de me taper. » Cet appel poignant, choquant, émane de C., un petit garçon de CE1, âgé de 7 ans. Dans une vidéo vue plusieurs dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, l’écolier, visage découvert, accuse en pleurs un camarade de classe de s’en prendre à lui et à son petit frère. 

(la vidéo ci-dessous est reproduite avec l’autorisation de la mère. « l’Obs » a masqué le visage de l’enfant, les noms et les lieux évoqués.)

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La mère de l’enfant, S., a accepté de parler à « l’Obs ». Âgée de 43 ans, coiffeuse à domicile, elle explique pourquoi elle a choisi de filmer le témoignage de son fils et ne s’est pas opposée à sa diffusion sur les réseaux sociaux, à visage découvert. « Nous avons enregistré ces images mi-octobre sur les conseils d’un ami de la famille avocat. À l’origine, la vidéo n’était pas destinée à être postée. »

La femme affirme avoir « tout essayé » et l’avoir tournée « en dernier recours », alors que son fils se dit harcelé depuis plus d’un an dans son établissement privé catholique du nord-est de la France. La justice a été saisie. Le procureur Baptiste Porcher, que “l’Obs” a pu joindre, se dirige, sous réserve des dernières auditions, vers un classement sans suite de l’affaire. « L’emballement médiatique n’a pas de raison d’être. Il y a une différence entre le ressenti de l’enfant et la réalité judiciaire. L’enfant peut ressentir du harcèlement, ce qui génère un mal-être incontestable, mais les faits tel qu’ils ressortent de l’enquête ne suffisent pas à qualifier le harcèlement ». 

Lacets arrachés, manteau déchiré

La mère de famille nombreuse, dont plusieurs enfants sont scolarisés dans cette même école, livre sa version :

« Ça a commencé l’année dernière, à la rentrée. Il revenait de l’école avec les lacets arrachés ou son manteau déchiré. Il avait des bleus. Quand je lui demandais des explications, il me disait qu’il était tombé. Il n’avait plus d’appétit, me disait qu’il avait fait pipi dans sa culotte avant de partir à l’école, pour ne pas y aller ».

Dès septembre 2017, elle alerte l’école, qui prend immédiatement une série de dispositions. Les parents des trois élèves désignés par son fils comme « harceleurs » ont été convoqués et leurs enfants punis, ce que confirme le procureur. Parmi eux, l’enfant désigné nommément par C. dans la vidéo. 

« La directrice leur a aussi fait faire un dessin qui représentait ce qu’ils avaient fait à mon fils, et un autre où ils se tenaient tous la main, sans violence. Ils les lui ont ensuite donnés. Quand j’ai vu le dessin avec les coups de poing et mon fils par terre, j’ai dit ‘là c’est trop' », relate la maman, choquée par  une démarche qu’elle perçoit surtout comme une façon de « remuer le couteau dans la plaie. » 

Des mesures d’éloignement entre les deux enfants auraient également été prises : « Leurs porte-manteau ont été placés à l’opposé du couloir, tout comme leur table en classe. (…) Mais dès que la maîtresse a le dos tourné, mon fils se prend des coups », affirme la mère.  

« Je vois bien que la directrice fait de son mieux, mais si l’école avait la bonne réaction, ce gamin arrêterait de frapper mon fils ! On l’a frappé, insulté pendant des mois. On lui a dit qu’il était con, qu’il était moche, on lui a craché dessus, on l’a humilié. »

Pour le procureur, le mal-être de l’enfant est « sans proportion avec ce qu’il se passe à l’école ». Dans la plainte datée du 13 octobre 2018 figurent quatre faits de violence, étalés sur un an : coups de pied dans les hanches et coups de poing dans le dos. Ils n’ont, pour l’instant, pas été corroborés par les auditions de la direction de l’établissement. « Le personnel éducatif a constaté des chamailleries entre enfants, des bousculades. Ce ne sont pas des violences de type coup de poing », détaille M. Porcher. 

« Je l’ai laissé parler sans poser de questions »

La mère, elle, raconte qu’à la rentrée de septembre, l’un des trois élèves accusé par C. a recommencé, malgré des signalements répétés à la maîtresse, à la directrice et aux parents. Jusqu’à ce vendredi d’octobre où, convoquée par la directrice au sujet de ce harcèlement, la maman dit avoir été témoin d’un coup de pied contre son autre fils, scolarisé en moyenne section de maternelle. L’auteur ? Un des enfants qui s’en étaient déjà pris à son aîné. 

C’est après cet épisode que C. aurait dit vouloir mourir. Dans la voiture, le garçon aurait dit en pleurant que s’il ne pouvait « même pas défendre son frère », il ne servait « à rien ». Arrivés à la maison, la mère le prend à part : « Je lui ai dit qu’on l’aimait beaucoup et que ça me faisait mal au cœur qu’il puisse dire ça. Il m’a dit : ‘je sais, mais c’est comme ça, je veux vraiment, maman si tu m’aimes fais ça pour moi’. C’est là que je lui ai dit que j’allais le filmer et qu’il pouvait parler de ce dont il avait envie. Je l’ai laissé parler sans poser de questions. »

« Dernier recours »

Un geste qu’elle justifie par une forme de lassitude. « Je me disais : mais maintenant il se passe quoi en fait ? La directrice est au courant, les parents sont au courant et leur enfant continue à frapper mon fils. Mais où va-t-on ? ». Elle  envisage désormais de déménager pour changer son fils d’école. Elle soutient toutefois que ce n’est pas elle qui a posté la vidéo sur internet, et qu’elle ignore qui l’a fait, car elle l’a envoyée à « au moins une trentaine » de ses amis Facebook en message privé.

Et à vrai dire, le fait que cette vidéo circule ne lui pose désormais plus de problème. Au contraire. 

« Je ne vais pas jeter la pierre à la personne qui a publié la vidéo. Bien-sûr, certains nous traitent de barjots. Mais je dis à mon fils que plein de gens lui font des bisous et lui conseillent d’être fort. Eh bien, il avait le sourire, il m’a dit ‘Ah bon ?’. »

La mère espère même que le soutien virtuel pourra apaiser les angoisses de son fils. Et puis « de toutes façons c’est fait, et ça peut servir à d’autres personnes. Peut-être qu’aujourd’hui j’ai ouvert ma bouche et j’ai aidé d’autres parents qui n’ont pas osé le faire. » 

Des menaces contre l’école 

Elle n’en reste pas là. « J’ai envoyé un message aux parents de cet enfant [celui qui continuait à le frapper, ndlr], disant que je venais de parler à mon fils qui est en pleurs, que mon fils me supplie de mourir. Qu’est-ce qu’on fait, je leur ai demandé. » C’est en voyant qu’elle ne recevait pas de réponse qu’elle a décidé de porter plainte, le lendemain, le 13 octobre. Elle a montré la vidéo aux gendarmes qui lui ont conseillé de retirer C. de l’école à une semaine des vacances d’octobre.

Depuis, la jeune victime a vu une psychologue. Et sur les conseils de l’association « La main tendue », créée par Nora Fraisse après le suicide de sa fille de 13 ans qui se faisait harceler au collège, la maman cherche désormais un coach en estime de soi pour aider son fils à se reconstruire.

De nombreux utilisateurs des réseaux sociaux ont partagé la vidéo, appelant à envoyer des messages de soutien à l’enfant, tandis que d’autres ont menacé de s’en prendre à celui qui est désigné comme responsable du harcèlement. L’école a également été visée dans plusieurs commentaires et publications sur internet. Sa directrice n’a pas souhaité répondre pour l’instant à nos sollicitations. Auprès du « Parisien », elle assure : « Tout ce que je peux vous dire, c’est que les autorités compétentes ont été prévenues ».

Alors que se tient ce jeudi 8 novembre la journée de lutte contre le harcèlement scolaire, la secrétaire générale des Républicains (LR), Annie Genevard, a appelé le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer, à mettre en place des « Etats Généraux » contre ce « fléau ».

Lundi 5 novembre, à son retour en classe après les vacances scolaires, le garçon a raconté s’être à nouveau pris un coup d’épaule. Un geste violent qu’il n’aurait pas rapporté à la maîtresse. « De toutes façons, ça ne changera jamais » a justifié l’enfant, fataliste.

Mahaut Landaz

Mahaut Landaz
Source: http://www.nouvelobs.com/education/20181108.OBS5078/filmer-son-fils-de-7-ans-le-dernier-recours-d-une-mere-impuissante-face-au-harcelement-scolaire.html?xtor=RSS-78
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CAMINA utilise la méthode MENTAL’O