#PasDeVague : les 3 raisons de la loi du silence à l’école

Avec le hashtag « PasDeVague », né dimanche soir sur Twitter suite à la médiatisation d’une vidéo choc dans laquelle on aperçoit un élève menacer son enseignante avec une arme, des centaines de professeurs dénoncent l’inertie de leur direction face aux violences subies dans leurs classes, par eux-mêmes ou par leurs élèves. L’ensemble des témoignages dépeint des supérieurs qui, au mieux, font la sourde oreille et, au pire, encouragent clairement les professeurs à se taire.

Les premiers accusés s’en défendent, tout en prenant en compte la souffrance exprimée : « Il faut écouter ce malaise. Ces témoignages de professeurs sont à prendre au sérieux. Mais je ne pense pas qu’il existe une vraie politique du ‘pas de vague’ à notre niveau. En réalité, j’ai du mal à voir ce que l’on aurait à y gagner… », analyse Lucie (le prénom a été changé), principale d’un collège en Ardèche qui tient à garder l’anonymat. 

Si la direction de l’établissement n’a rien à y gagner, la consigne viendrait alors d’encore plus haut ? 
« Il n’existe pas de prescription politique délibérée du ‘pas de vague’. S’il y a une volonté d’enfouir des incidents, elle n’émane pas d’une consigne qui viendrait de l’académie et pèserait sur les professeurs ou les chefs d’établissements », tient à préciser Catherine Nave-Bekhti, secrétaire général du Sgen-CFDT. 

Mais alors pourquoi étouffer des incidents, au détriment des enseignants ? Ces derniers émettent trois hypothèses.  

1La réputation de l’établissement

C’est la première raison évoquée par les professeurs qui ont livré à « L’Obs » leurs témoignages : les principaux des collèges et lycées ne feraient pas remonter les problèmes par crainte de voir la cote de leur établissement dégringoler. 

« La carte scolaire est un enjeu fort et les parents redoutent certains établissements », admet la secrétaire général du Sgen. 

« Mais, pour avoir enseigné dans un lycée que l’on appelait ‘Chicago’ [Réputée pour être une des villes les plus dangereuses des Etats-Unis. NDLR], je pense que les chefs d’établissements ont plus intérêt à médiatiser les solutions qu’ils apportent aux problèmes, plutôt qu’à enterrer ces derniers. Sans oublier qu’il est possible de régler des situations compliquées en interne, sans les faire déborder en externe », nuance-t-elle. 

Les établissements privés échappent sûrement encore moins aux qu’en-dira-t-on. Sophie (prénom modifié), qui enseigne la littérature et l’histoire dans un lycée privé sous contrat à Nantes se souvient de la première phrase qu’elle a entendue de la bouche d’un élève : « Tu crois qu’elle suce ? ».

« J’ai aussi une collègue qui a été enfermée dans sa salle après y avoir reçu une bombe lacrymogène. Elle y a perdu l’odorat et le goût, pourtant le chef d’établissement tenait à ce que les faits soient qualifiés d’ ‘incident’ et pas d »agression’… Tout ça pour préserver la réputation de l’école. » 

2 La peur d’être mal jugé

« La première chose que l’on va répondre à un professeur qui se plaint d’une situation ou du comportement d’un élève c’est : ‘Tu ne sais pas gérer ta classe' », explique Samuel (prénom modifié), professeur de lettres modernes et de latin en Occitanie.

Selon lui, exclure un élève de sa classe est parfois perçu par la direction comme un aveu d’échec :

« Alors, on va réintégrer l’élève sans vous consulter et vous répondre que ‘C’est à vous de régler les conflits dans votre classe' ».

Beaucoup d’entre eux peuvent être tentés de s’autocensurer pour ne pas être mis en cause dans leur pratique.

3La volonté d’épargner les élèves

Il y a deux ans, le même Samuel a été victime de harcèlement moral de la part d’une élève de 5e.

« Cette élève me disait : ‘Vous, je ne vous aime pas avec votre voix de gay’. Elle me harcelait verbalement à chaque cours avec des insultes homophobes. J’ai fait plusieurs fiches d’incidents, j’en ai parlé à mes collègues et à ma direction. Le problème a été pris en compte tardivement et l’élève a fini par faire l’objet d’un conseil informel, qui ne lui a valu aucune sanction ».

A l’époque, affirme-t-il, la CPE de son établissement remettait constamment en cause sa parole, au profit de l’élève devenue victime de l’affaire.

« Sous prétexte de déterminisme social – ses insultes homophobes venaient de son milieu social, elle n’était pas jugée responsable – la CPE lui passait tout. Ma parole ne valait pas plus que la sienne. Pourtant, elle dérangeait toute la classe, les autres élèves lui demandaient même de se taire ». 

Eprouvé, Samuel a été obligé de court-circuiter la CPE, en passant directement par le chef de l’établissement. « J’ai fini par dire : ‘c’est elle, ou moi ! ». Il a pu obtenir l’exclusion provisoire de l’élève à son cours.  

Le témoignage de Karin, professeure d’anglais au lycée, fait écho à ce qu’a vécu Samuel.

« Il y a sept ans, j’ai été harcelée par six élèves de ma classe de 3e. Je les punissais pour ne pas avoir rendu un devoir : ils allaient immédiatement se plaindre à la CPE, devenant ainsi des victimes. Je ne sais pas pourquoi, ces élèves étaient ses protégés, alors que depuis la 6e, ils étaient identifiés comme des profils ‘compliqués’. »

Seule face au problème, Karin a fini par craquer et se faire arrêter. Revenue dans son ancien établissement pour corriger les copies du brevet, « c’est là que les langues se sont déliées » : 

« J’ai découvert qu’au moins deux autres collègues avaient vécu la même chose. Ils avaient tenu bon, mais la CPE est toujours restée sourde à leur souffrance. Pourquoi protégeait-elle ainsi ces enfants ? Je n’ai jamais vraiment su ». 

Une des explications plausibles serait la crainte pour un principal de mettre un élève en échec scolaire, voire de devoir lui trouver un nouvel établissement.

« Nous avons un rôle éducatif, une obligation de scolariser les enfants. J’essaie de trouver des mesures éducatives, pas uniquement des sanctions », nous explique Lucie, la principale d’un collège dans l’Ardèche. 

C’est ce qu’a également expliqué le président du Syndicat des chefs d’établissement Philippe Vincent, dans une interview à « L’Obs » :

« Les autorités académiques ne nous y encouragent pas, car en cas d’exclusion d’un élève, il revient au rectorat de lui retrouver une place dans un autre établissement. S’il y en a trop, cela encombre les services académiques, qui craignent d’être débordés par les dossiers ». 

Dans ce cas, il est évidemment très tentant de trouver des « bonnes raisons » aux élèves.

Barbara Krief 

Barbara Krief
Source: http://www.nouvelobs.com/education/20181023.OBS4356/pasdevague-les-3-raisons-de-la-loi-du-silence-a-l-ecole.html?xtor=RSS-78
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