Pas de vague : « Avant d’organiser un conseil de discipline, on y réfléchit à deux fois »

Depuis le week-end dernier, près de 20.000 messages comprenant le hashtag #PasDeVague ont été postés sur Twitter par des enseignants. 

Ces messages réagissaient à la vidéo d’une enseignante menacée par un élève avec une arme factice au lycée Edouard-Branly de Créteil, ils racontent les agressions verbales et physiques dont ils sont victimes et leur sentiment d’abandon par une hiérarchie qui préfère, disent-ils, fermer les yeux plutôt que les défendre et les protéger. Dans la foulée, Jean-Michel Blanquer a annoncé la réunion d’un « comité stratégique » et promis un « plan d’actions ambitieux » contre les violences visant les enseignants. Qu’en pensent les chefs d’établissements, principaux de collèges et proviseurs de lycées, qui sont directement ciblés par les enseignants ? Réponse de Philippe Vincent, président sur SNPDEN (le syndicat des personnels de direction de l’Education nationale).  

Avec le hashtag #pasdevague, les enseignants mettent en cause les chefs d’établissement, qui seraient tentés d’étouffer les violences et insultes dont ils sont victimes. Comment réagissez-vous ?

Je suis partagé. D’un côté, ce hashtag met en évidence des situations dont on se demande pourquoi elles n’ont pas été suivies de sanctions, au regard de la gravité des faits rapportés et compte tenu de l’arsenal juridique dont on dispose. Mais j’ai parallèlement le sentiment d’un déballage qui met en cause tout le monde, avec souvent une méconnaissance des règles élémentaires du droit, notamment le respect du principe contradictoire.

Quel est « l’arsenal juridique » dont disposent les chefs d’établissement face aux élèves violents ?

Il y a d’abord ce que j’appellerai la justice scolaire. Le code de l’Education dit que nous sommes tenus d’engager une procédure disciplinaire dans certains cas, quand il y a insultes par exemple, et d’organiser un conseil de discipline quand il y a atteinte physique ou menace claire d’atteinte physique à la personne. La mise en route d’un conseil de discipline est une décision du chef d’établissement, selon l’appréciation qu’il fait de la situation et le contexte de l’établissement. En parallèle de cette justice scolaire, il peut y avoir le dépôt de plainte, qui peut aboutir, selon le Code pénal, à une condamnation de six mois d’emprisonnement assortis d’une amende pour atteinte à une personne en mission de service public.

Les chefs d’établissement sont accusés de minimiser les problèmes. Qu’en pensez-vous ?

Il est vrai que depuis vingt ans, les autorités académiques nous ont plutôt enjoint de limiter le recours aux procédures disciplinaires, aux conseils de discipline et aux expulsions définitives. Jean-Michel Blanquer lui-même l’a reconnu : il y avait jusqu’ici une doxa courante nous incitant à calmer notre allant. Deux explications à cela. D’une part, l’existence d’une pensée dominante, valorisant le dialogue, la recherche de compromis, plutôt que la sanction. Elle n’était liée ni à un ministre en particulier ni à un bord politique. Mais c’est à cela que fait référence Jean-Michel Blanquer lorsqu’il dit qu’on a levé le pied [Le ministre de l’Education nationale dit dans « le Parisien » : « Trop longtemps on a considéré que leur nombre était le reflet de la qualité de l’établissement, au risque de mettre des événements sous le tapis », NDLR]. Il nous invite désormais à recourir au conseil de discipline « dès que nécessaire ». Nous avons senti ces derniers jours une inflexion nette en la matière.

Pensez-vous que cela va vraiment changer la situation sur le terrain ? Il y a visiblement d’autres freins…

Les chefs d’établissement seront peut-être moins rétifs désormais à l’idée d’engager un conseil de discipline. Mais il n’y en aura jamais par dizaines. Il faut raison garder. L’organisation d’un conseil de discipline est une démarche très lourde. Il faut écrire un rapport, réunir 13 personnes – des représentants de l’administration, de la collectivité territoriale, du personnel, des parents, des élèves – ou au moins 7 pour avoir le quorum… On y réfléchit à deux fois. Sans compter que ce sont des épreuves dures à vivre pour tout le monde, on se demande toujours si on a pris la bonne décision, certains élèves et parents en sortent très éprouvés. N’imaginez pas que c’est facile.

A part « la doxa » que vous évoquez, quels sont les autres freins aux conseils de discipline ?

Les autorités académiques ne nous y encouragent pas car en cas d’exclusion d’un élève, il revient au rectorat de lui retrouver une place dans un autre établissement. S’il y en a trop, cela encombre les services académiques, qui craignent d’être débordés par les dossiers.

Les chefs d’établissement sont aussi soupçonnés de protéger leur propre carrière et la réputation de leur établissement.

Là c’est un fantasme absolu ! Nous avons un système de rémunération variable qui peut atteindre 1.850 euros tous les trois ans, versés en rémunération, à l’issue d’un entretien professionnel. Nous sommes évalués sur notre capacité à atteindre les objectifs énoncés dans notre lettre de mission. Il peut y figurer « l’amélioration du climat scolaire », mais on n’entre pas dans le détail du nombre de procédures disciplinaires ou de conseil de discipline. Il n’est pas non plus question de points, il s’agit là d’un barème utilisé pour les enseignants mais pas pour les chefs d’établissement.

En ce qui concerne la réputation enfin : les phénomènes de violence comme celui de Créteil sont soudains, plus fréquents il est vrai dans les établissements plus difficiles, mais personne n’est à l’abri d’un élève qui pique une crise, quelle que soit la sociologie de l’établissement. Je suis proviseur à Marseille d’un lycée polyvalent calme, et j’ai dû faire un conseil de discipline en septembre en raison d’une bagarre entre deux élèves, partie d’un échange de regards dans le bus… L’an dernier, j’ai fait deux conseils de discipline, l’un en raison d’une bagarre entre élèves, l’autre parce qu’un élève a envoyé un produit ménager dans les yeux d’un enseignant. Il a été exclu.

Les enseignants sont-ils selon vous suffisamment formés pour prévenir et faire face à d’éventuelles agressions ?

Il est évident que la formation permanente est insuffisante dans l’Education nationale, et que nous avons particulièrement peu de moyens pour accompagner des enseignants usés par dix ou quinze ans de métier. Chaque académie fait le choix des formations qu’elle offre aux enseignants, souvent sans s’interroger sur leurs besoins. Les plans de formation sont élaborés en circuit fermé et très orientés sur la didactique, la discipline, pas assez sur la gestion de classe. Il existe il est vrai des cellules d’accompagnement de carrière et d’aide à la reconversion dans certaines académies. A Aix-Marseille, nous avons un module de gestion de classe en formation continue, ainsi qu’une possibilité de tutorat d’un collègue par un autre, de façon très encadrée. Mais nous pourrions être mieux outillés.  

Propos recueillis par Morgane Bertrand

Morgane Bertrand
Source: http://www.nouvelobs.com/education/20181023.OBS4365/pas-de-vague-avant-d-organiser-un-conseil-de-discipline-on-y-reflechit-a-deux-fois.html?xtor=RSS-78
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